Imaginez-vous en Italie, une assiette de spaghettis fumante devant vous — et puis soudain, cette image disparaît. Cela a presque eu lieu. Dans les années 1930, le destin des pâtes italiennes a frôlé l’effacement pour des raisons à la fois politiques et économiques.
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Le futurisme : quand la cuisine devient terrain d’idéologie
Un mouvement artistique radical, le futurisme, attaque la cuisine traditionnelle. Son chef de file, Tommaso Marinetti, publie un manifeste qui dénonce la nourriture typique de l’Italie. Il affirme que les pâtes rendent les gens passifs et manque d’énergie.
Marinetti propose des recettes surprenantes pour remplacer les pâtes : desserts salés, mélanges inusités. L’idée choque. Mais elle entre en résonance avec un pouvoir politique à la recherche d’une identité nouvelle.
Mussolini et la stratégie du riz
Benito Mussolini s’empare de ces discours. Le futurisme sert alors de prétexte à des décisions d’État. Derrière la posture culturelle, il y a un calcul très concret : la production nationale de riz et la dépendance aux céréales importées.
Le régime fasciste valorise le riz comme alternative. Le 1er novembre devient une fête nationale dédiée au riz. Les cantines, les hôpitaux et l’armée voient leur menu transformé. Le message est clair : on veut substituer le risotto à la pasta.
La résistance prend la forme d’un plat
Face à cette politique, les Italiens ne se laissent pas convaincre. Surtout dans le Sud, et à Naples en particulier, la substitution des pâtes par le riz suscite un rejet profond. Pour beaucoup, le riz évoque la pénurie et des moments difficiles.
Peu à peu, la pasta devient plus qu’un aliment. Elle devient un symbole. Des familles cachent les recettes, des voisins se retrouvent autour d’une assiette de pâtes. La cuisine se transforme en acte de refus politique.
La pastasciutta antifascista : un repas devenu rituel
Le point culminant arrive le 25 juillet 1943. Après l’arrestation de Mussolini, une famille de résistants d’Émilie-Romagne, les Cervi, organise un grand repas de macaronis pour célébrer la chute du régime. Ce geste simple prend une grande résonance.
La fête des Cervi inspire d’autres célébrations. La pastasciutta antifascista s’installe comme une tradition mémorielle. Aujourd’hui encore, ce repas rappelle que la nourriture peut porter une revendication politique.
Pourquoi les pâtes ont survécu
Plusieurs raisons expliquent la victoire des pâtes. D’abord, la tradition culinaire italienne est profondément ancrée. Les recettes familiales se transmettent de génération en génération. Ensuite, le goût compte. Les Italiens, et le monde, préfèrent souvent la diversité des formats et des sauces offertes par les pâtes.
Enfin, la politique n’a pas pu gommer l’attachement populaire. À l’heure actuelle, les Italiens consomment environ trois fois plus de pâtes que de riz. Les spaghettis, les lasagnes ou les penne restent des icônes alimentaires nationales.
Ce que cette histoire nous apprend
Cette période montre que la cuisine n’est jamais neutre. Un plat peut devenir symbole, langage et résistance. Quand un régime tente de remodeler les habitudes alimentaires, il se heurte à des émotions et à des souvenirs collectifs.
La prochaine fois que vous dégusterez des spaghettis ou une sauce bolognaise, souvenez-vous que votre assiette porte une histoire. Une histoire où la culture populaire a su préserver ce qu’elle aime — parfois contre la volonté d’un État.


